«Motivation politique», oui, et alors?

La procédure pénale contre le conseiller national UDC Christoph Blocher a des motivations politiques: c’est ce qu’a déclaré – à au moins trois reprises – Roger Köppel, rédacteur en chef de la Weltwoche, interrogé lundi soir par Tele Züri. La «motivation politique» est un argument de bataille aussi vieux que la politique elle-même. C’est aussi un argument tellement utilisé dans la politique suisse au cours des derniers mois que l’on ne supporte plus de l’entendre.

Le fait que Blocher soit allé voir la présidente de la Confédération muni des documents bancaires de Philipp Hildebrand, président de la Banque nationale? Motivation politique! Et la demande de la présidente de la Confédération suivante, Eveline Widmer-Schlumpf, de remettre complètement à jour cette affaire? Motivation politique également, à ce que l’on entend dire.

A présent, en raison des accusations portées contre lui par la justice zurichoise, Christoph Blocher se considère comme une victime politique, et même Hermann Lei, avocat, membre du Grand Conseil du canton de Thurgovie et également visé par les accusations, se défend avec l’argument suivant: c’est pour des motifs politiques que la justice s’attaque à Christoph Blocher et à lui.

Les dernières péripéties de cette affaire, à savoir les déclarations du procureur Martin Bürgisser dans un pub, nous apportent, outre un peu de divertissement, toujours la même rengaine: la publication des propos de Martin Bürgisser est une manœuvre de diversion politique fomentée par l’UDC. C’est ce qu’affirme par exemple Kathy Riklin, conseillère nationale PDC de Zurich.

Nous autres Terriens accordons une dimension politique à la plupart de nos actions et déclarations.

La procédure pénale contre Christoph Blocher obéirait à une «motivation politique»: Roger Köppel sur le plateau de Tele Züri, le 26 mars dernier. (capture d'écran: Tele Züri)

Mais à côté de l’affaire Blocher-Hildebrand, nombreux sont les cas dans lesquels le reproche de motivation politique est apparemment l’argument suprême. «Un jugement politique», ont affirmé les partisans du nucléaire, y compris Hans Grunder, président du PBD, lorsque, début mars, le Tribunal administratif fédéral a jugé que les normes de sécurité de la centrale de Mühleberg étaient insuffisantes. Et dans certains milieux, la pression des Etats-Unis sur la place financière suisse a également des «motivations politiques».

Evidemment, car comment pourrait-il en être autrement? Nous autres Terriens accordons une dimension politique à la plupart de nos actions et déclarations, car nous avons en majorité des conceptions, des objectifs et des lignes de conduite éthiques. C’est en particulier le cas des hommes et des femmes politiques; leur reprocher d’avoir des motivations politiques est donc particulièrement déplacé et totalement superflu. Ce reproche vise à dénier toute objectivité à l’adversaire et à lui prêter des menées idéologiques.

Le reproche de manœuvre politique serait ainsi un reproche sensible pour les autorités judiciaires, s’il n’était pas exprimé aussi aléatoirement, fréquemment et sans distinction, comme c’est actuellement le cas. Il en résulte que les faiblesses possibles de l’appareil judiciaire ne sont pas résolues, mais qu’un sentiment de défiance à son égard s’installe dans la population, car elle n’appliquerait pas la loi en vigueur mais ferait le jeu de la politique.

Il serait difficile de trouver formule plus galvaudée que la «motivation politique», qui en dit plus long sur celui qui l’énonce que sur celui à qui elle s’adresse: il n’a simplement rien d’autre à dire. Et pourtant, on l’entend tous les jours jusqu’à plus soif. Les acteurs et les commentateurs de la vie politique sont-ils à tel point sollicités par tant de médias, doivent-ils faire tant de déclarations qu’ils n’ont plus le temps d’étudier les sujets en question?