Le prix du livre, pas qu’une affaire culturelle

Au début, l’affaire semblait pliée. Pas d’hésitation pour cette noble cause culturelle, surtout si le livre devient moins cher, donc accessible au plus grand nombre dans un réseau de petites librairies tenant tête aux grands distributeurs.

J’allais donc voter «oui» au prix du livre le 11 mars, n’en déplaise à ces affreux jojos chantres du libéralisme, forcément ignares en littérature puisqu’ils ne défendent pas les bouquins.

Et puis, j’ai déchanté. Se pencher quelques instants (saine lecture!) sur la loi votée par les Chambres au printemps 2011 puis attaquée en référendum, c’est en découvrir le flou et la complexité. Et comprendre pourquoi dans le grand public personne n’y comprend rien.

Si le texte obtient l’aval du peuple, tous les libraires devront appliquer les prix fixés par les éditeurs ou les importateurs; la loi prévoit un rabais jusqu’à -5% et quelques exceptions. En cas d’abus, Monsieur Prix doit veiller au grain. But de cette réglementation: freiner la concurrence entre grands distributeurs et petits libraires, afin de sauver ces derniers au nom de la diversité culturelle.

Je refuse d’être pris en otage par les ayatollahs de la culture: le 11 mars, il se peut bien que je vote non.

Si le texte obtient l’aval du peuple, tous les libraires devront appliquer les prix fixés par les éditeurs ou les importateurs. (Image: Keystone)

Soit. Mais de là à savoir à quel niveau seront fixés les prix et selon quels critères, bonne chance! Si l’intention semble bonne, on voit mal comment elle pourra se concrétiser. Sans compter les arguments des opposants, qui se basent notamment sur l’exemple français, où le prix contrôlé profite finalement quand même aux grandes surfaces.

Compliqué et flou, on vous dit.

En outre, la question de l’achat sur internet n’est pas réglée. A ce sujet, chaque camp interprète la loi à sa manière. Les librairies virtuelles pourront-elles ignorer les prix imposés? Les éditeurs disent non, le Conseil fédéral répond oui: l’affaire devrait se régler sur le terrain judiciaire. Et on connaît la difficulté d’appliquer ce genre de réglementation en ligne.

A cette collection de problèmes, il faut encore ajouter un tome sur la particularité du marché suisse, où chaque région linguistique n’aborde pas forcément le sujet de la même manière.

Sur le front politique, PLR et UDC combattent la loi, ainsi que les milieux économiques. Mais des figures comme le Valaisan Oskar Freysinger ou le Vaudois Olivier Feller ont choisi de la défendre. Chez les démocrates-chrétiens, la recommandation de vote favorable ne s’est jouée qu’à une très faible majorité. Quant au Conseil fédéral, il défend du bout des lèvres un projet voulu par les Chambres contre son gré.

Et alors que la campagne bat son plein, on ne dit pas trop fort que la Comco a suspendu, dans l’attente du verdict des urnes, son enquête sur ladite nouvelle loi qui pourrait représenter une restriction de la concurrence.

Je travaille toute la journée devant des écrans, le numérique est mon gagne-pain. Et j’aime les livres. Sur papier. J’aime entrer dans une librairie sans but particulier et en ressortir les bras pleins. Et je refuse d’être pris en otage par les ayatollahs de la culture: le 11 mars, il se peut bien que je vote non, finalement, car je vois de moins en moins comment cette loi pourra rendre mon plaisir de lire moins onéreux.