Les anti-avortements veulent voter pour une solidarité à la carte

Le débat sur l’avortement est relancé en Suisse. Lundi dernier, le comité d’initiative a déposé son texte – «Financer l’avortement est une affaire privée» – en insistant, la main sur le cœur, sur sa volonté de ne vouloir s’attaquer qu’au financement des interruptions volontaires de grossesses. Payer ces «prestations douteuses», comme les qualifient les initiants, serait une véritable violence faite à ceux qui réprouvent l’avortement et qui se trouvent ainsi obligés d’en porter la coresponsabilité par le financement de l’assurance-maladie.

Officiellement, les initiants issus du centre droit et de la droite (PDC, UDC, PLR, Union démocratique fédérale et Parti Evangélique), mais surtout proches des milieux religieux, n’abordent pas la question de front. Sans doute de peur d’aller contre une décision populaire qui a été pour le moins claire il y a neuf ans. En 2002, 72,2% des votants s’étaient exprimés pour la dépénalisation de l’avortement. Selon les modalités du régime dit du délai qui permet une interruption volontaire de grossesse pendant les douze premières semaines.

Une seule question sera débattue: pour ou contre le régime des délais?

L'initiative «Financer l'avortement est une affaire privée» a été déposée à Berne cette semaine; ici la conseillère nationale Andrea Geissbühler (UDC/BE) empilant les boîtes contenant les plus de 100'000 signatures requises.

Pourtant, sous le couvert d’un texte aux apparences limpides – «Alléger l’assurance-maladie en radiant les coûts de l’interruption de grossesse de l’assurance de base» – les milieux antiavortements ravivent leur combat de toujours: interdire l’avortement.

D’ailleurs, lors de la conférence de presse, l’un ou l’autre des initiants l’a avoué: «L’avortement est trop souvent une contraception de derniers recours», a dit Valérie Kasteler-Budde (PEV). «Nous voulons simplement moins d’avortements en Suisse», a surenchéri Elvira Bader (PDC). Les deux coprésidentes du comité d’initiative ont ainsi par moment oublié les mots d’ordre du troisième coprésident Peter Föhn (UDC) martelant que «le financement pose problème!»

D’ailleurs, les initiants le savent. Et à la fin, une seule question sera débattue: pour ou contre le régime des délais? Ainsi, ils ont fait preuve d’une honnêteté accidentelle et démontré que derrière la problématique du financement des coûts de la santé, ils dissimulent leur morale et leur éthique. Pourquoi pas? C’est leur droit de défendre leurs valeurs. Mais ce serait aussi leur devoir de le formuler en ces termes. Car leur double langage, qui n’a même pas résisté à la première communication officielle, ne laisse rien augurer de bon pour le débat.

Leur foi, leur croyance, leur morale mériteraient d’être frottées à la réalité de l’avortement et des situations de détresse qu’une position jusqu’au-boutiste peut engendrer. Mais ce débat-là est nié. Les contradicteurs n’auront pas le choix du terrain de bataille.

Reste que cette attaque contre le financement solidaire des soins est pour le moins préoccupante. Car elle ouvre la porte à toutes les dérives. Où s’arrêtera-t-on si la société commence à choisir quand et comment elle apporte aide et secours? Le principe même de l’assurance sociale est attaqué. Faudrait-il encore soigner les accidentés de la route qui se sont rendus coupables d’un excès de vitesse ou d’une conduite avec alcool? Est-ce une bonne idée de soigner les homosexuels malades du SIDA, coupables d’avoir des mœurs incompatibles avec les convictions de certains?

On peut multiplier les interrogations de ce type jusqu’à l’absurde. Non, la solidarité ne peut pas s’appliquer à la carte. La cohésion sociale ne supporte pas qu’un groupe particulier édicte son propre catalogue du bien et du mal.