La politique énergétique suisse dans le brouillard le plus complet

Nous le savons tous par expérience: lorsqu’on se fixe de grands objectifs, il importe de bien prévoir les choses. Si un projet demande plus de temps, il convient de procéder par étapes – une démarche qui s’applique aussi à la politique énergétique nationale, pourrait-on penser. Lourde erreur.

Le 25 mai 2011, Doris Leuthard justifiait la sortie du nucléaire en soulignant toutefois la nécessité de «laisser les centrales nucléaires en activité aussi longtemps qu’elles seront sûres». Depuis lors, il n’est pas un sujet sur lequel elle n’ait pas été ouverte à la discussion. Sauf celui-là. La stratégie énergétique 2050 soumise au Conseil des Etats témoigne d’un manque singulier de clarté. C’est aux grandes sociétés du secteur de l’électricité qu’incombe de fixer la date de fermeture des cinq centrales nucléaires suisses. Si cela semble ne poser aucun problème en termes de gestion interne, il s’agit d’une erreur fatale à l’heure de planifier l’approvisionnement en électricité du pays. A l’instar des pouvoirs politiques, les petites centrales électriques ne savent pas à quelle échéance elles devront remplacer la production d’électricité nucléaire. Laissés eux aussi dans l’ignorance et l’incertitude, les investisseurs du secteur de l’énergie hésitent à agir avec détermination. Sur le long terme, cette absence de clarté représente un réel danger, synonyme d’un possible effondrement.

La fermeture des centrales nucléaires va nous coûter très cher.

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Image: Keystone

Pour expliquer cette mauvaise planification, il faut évoquer le tabou de l’approvisionnement en électricité, à savoir le montant des frais liés à la sortie du nucléaire. Une fois à l’arrêt, chacune des centrales nucléaires induit des dépenses immenses pendant des dizaines d’années. Leur fermeture, leur démantèlement et le stockage des déchets radioactifs vont nous coûter très cher et absorber plusieurs milliards de francs. Et ce ne seront pas FMB, Axpo et ALPIQ qui paieront l’addition, mais vous et moi, soit par le biais du prix de l’électricité, soit sous la forme d’impôts.

Le coût de la fermeture d’une petite centrale nucléaire, à l’image de celle de Mühleberg, se chiffre à au moins 800 millions de francs. Viennent ensuite 15 années de démantèlement et plusieurs centaines d’années de stockage des déchets. Les fonds existants alloués à ces travaux ne couvrent pour l’heure qu’un tiers – tout au plus – des sommes nécessaires. Un directeur de caisse de pension ayant fait montre d’une telle négligence aurait été licencié depuis longtemps. Mais le secteur électrique suisse a préféré consentir une promotion aux responsables, s’opposant par voie judiciaire à toute tentative d’amélioration. Dans le même temps, il confie à deux femmes le soin de mettre de l’ordre dans les affaires: Suzanne Thoma au sein de FMB et Jasmin Staiblin chez ALPIQ. (Andrew Walo s’essayant lui à l’attentisme à la tête de l’Axpo) Toutes deux y parviendront.

Mais elles aussi cachent bien leur jeu: elles menacent d’exiger des indemnités si les pouvoirs politiques limitent les durées d’exploitation des centrales, alors même qu’elles savent que nous endosserons de toute façon les milliards que coûtera la fermeture des centrales. Car c’est un fait: chacune des cinq centrales nucléaires doit être arrêtée et démantelée, quelle que soit la politique énergétique privilégiée. Bien entendu, l’attente bénéficie aux principaux intéressés qui ne devront pas répondre personnellement de l’ensemble des frais. La majorité bourgeoise au Parlement en est bien consciente et suit le mouvement. Voilà pourquoi le fait de «laisser les centrales en activité dès lors qu’elles sont sûres» est le précepte dominant, en dépit de tout bon sens économique. Les énergies renouvelables sont en effet rentables, pour peu qu’on mesure leur efficacité sur la base des mêmes critères.

En plus de leur manque de rentabilité, les centrales nucléaires peuvent aussi mener à la catastrophe. Au lieu d’arrêter rapidement les trois réacteurs nucléaires vétustes des centrales de Mühleberg et de Beznau et de prévoir la fermeture des deux fonctionnant à Gösgen et Leibstadt avant 2030, leur autorisation d’exploitation est maintenue. Les risques flagrants liés à leur vieillissement sont acceptés et rejetés sur la population qui en fera les frais. A moins que le Conseil des Etats se rappelle la prise de conscience qui avait marqué le début des discussions, à savoir le fait que la catastrophe de Fukushima s’était produite dans un pays fortement industrialisé. L’enchaînement d’évènements désastreux et d’erreurs humaines qu’a connu le Japon pourrait – mais ne doit pas – se produire chez nous. Cette catastrophe remonte à quatre ans, elle est encore proche – mais probablement moins que ne l’est notre porte-monnaie.