La guerre de Doris Leuthard contre les pendulaires

Commençons par un aveu: oui, le Mobility Pricing concerne directement l’auteur de cet article, qui fait partie des centaines de pendulaires empruntant quotidiennement la ligne Zurich-Berne. Il est donc de son propre intérêt matériel d’empêcher l’augmentation des tarifs des voyages en train aux heures de pointe conçue par le Conseil fédéral.

Cependant, le revers sympathique de la médaille de l’intérêt personnel s’appelle l’introspection – et une petite dose de cette dernière ferait le plus grand bien aux apologistes du Mobility Pricing. En tout cas, cette idée s’impose lorsqu’on lit le projet de rapport que le Conseil fédéral a envoyé en consultation la semaine dernière. Ce projet déclare comme groupe problématique les personnes empruntant l’autoroute ou le train le matin entre 7 h et 9 h ou le soir vers 18 h. Ces dernières vont devoir débourser nettement plus pour les inciter à faire la navette à d’autres heures de la journée – ou alors plus du tout. L’objectif étant de «réduire les pics d’affluence sur l’ensemble des modes de transport et de parvenir à une utilisation plus homogène des infrastructures de transport».

Les emplois se trouvent dans les centres urbains, mais ces derniers sont loin de réserver un appartement à tout le monde.

Comme si les gens aiment se retrouver bloqué dans des bouchons. Image/Keystone

Comme si les gens aiment se retrouver bloqué dans des embouteillages ou emprunter des trains bondés. Image/Keystone

Une idée bizarre se cache derrière ce charabia de technocrates: les infrastructures de transport ne sont pas là pour les gens, mais les gens sont là pour exploiter ces infrastructures selon les idées de planification du Conseil fédéral. Bien sûr, on a toujours envie d’honorer ses devoirs citoyens. Mais avec un peu plus d’introspection, les auteurs du projet auraient compris que, dans ce contexte, ce n’est pas si facile. Ils considèrent que les gens adorent rester bloqués dans les embouteillages ou emprunter des trains bondés, ou du moins qu’ils le font de leur plein gré. Et ils croient que, grâce au Mobility Pricing, les usagers des transports se poseraient plus souvent les questions suivantes: «Ce trajet est-il vraiment nécessaire? Puis-je planifier ma journée de façon à ne pas devoir être sur les routes aux heures de pointe? Puis-je choisir mon domicile et/ou lieu de travail de telle sorte que mes coûts de mobilité restent aussi faibles que possible (…)?».

Sans aucun doute, la Confédération est un employeur généreux qui accorde à ses employés le droit de travailler à leur domicile ainsi que des heures de travail flexibles – celui qui rédige des rapports dans le département des transports peut peut-être réellement économiser un trajet ou l’effectuer à des heures creuses. Cependant, de nombreuses entreprises ont leurs propres processus et infrastructures qui nécessitent une présence à des horaires fixes. Enfin, la question du choix du «bon» domicile est bien perfide. Les emplois se trouvent dans les centres urbains, mais ces derniers sont loin de réserver un appartement à tout le monde – et de moins en moins aux personnes faiblement rémunérées.

Le projet de rapport déclare que 63% des usagers voyageant aux heures de pointe auraient la possibilité de faire les trajets en dehors de ces heures. Si ce chiffre correspondait à la réalité, ce serait encore pire: ce seraient justement les 37% ne pouvant échapper à leur sort qui deviendraient les victimes d’une idée finalement basée sur une considération profondément négative de la mobilité en tant que telle – et avec laquelle la Confédération s’empêtre dans des contradictions. Pour un chômeur par exemple, on considère comme tolérable un trajet de deux heures (!) si un emploi s’offre à lui. C’est ce que stipule la loi fédérale sur l’assurance-chômage.

Au fait: ce passage a été introduit en 2009 par une certaine ministre de l’économie du nom de Doris Leuthard. Cette femme qui dirige aujourd’hui le Département des transports et examine le Mobility Pricing. Parfois, l’introspection aurait de quoi nous étonner.