Que signifie la «durabilité» dans la politique migratoire?/Aux yeux des citoyens européens: une expropriation

Après l’échec de l’initiative Ecopop, plusieurs personnalités dont Rudolf Strahm demandent l’application d’un «concept de politique migratoire durable». Bonne idée. Reste à savoir ce que cela veut dire.

La durabilité est un bien grand mot dont l’interprétation est souvent arbitraire. Selon la définition la plus reconnue de la durabilité, la satisfaction des besoins d’aujourd’hui ne doit pas compromettre la satisfaction des besoins de demain. Appliquée à la politique migratoire, cette idée pourrait ne rien signifier d’autre que «limitation de la surpopulation étrangère» ou «économie planifiée».

En revanche, si la durabilité est définie de manière à devoir prendre en compte à la fois tous les effets d’une politique migratoire nationale, toutes les répercussions en matière de politique étrangère et tous les effets sur les hommes dont la migration est compromise, le concept de durabilité peut être la clé d’une politique migratoire réussie.

Une conception de la durabilité qui considère les immigrés comme une ressource non renouvelable, avec une limite de capacité absolue qui ne doit pas être dépassée – sans quoi la société pourrait s’effondrer – n’est pas seulement inutile, mais aussi dangereuse.

Cette vision des choses omet le fait que la capacité d’une société à gérer l’immigration dépend en premier lieu de sa disposition à gérer cette immigration, et que la «capacité d’accueil» d’une société ne peut donc pas être épuisée. Employé ainsi, le terme de durabilité n’est rien d’autre qu’une «mode» qui prône la défense contre la surpopulation étrangère sans devoir utiliser le terme de «surpopulation étrangère».

L’idée selon laquelle l’immigration «durable» serait le contraire d’une immigration «incontrôlée» et «effrénée» et serait donc synonyme d’une immigration guidée par l’Etat, est tout aussi néfaste. Un tel mécanisme de contrôle ne peut être durable que s’il est géré par un administrateur bien informé et parfaitement objectif dans ses décisions. Or, celui-ci n’existe pas. Le Conseil fédéral s’est lui-même disqualifié pour ce rôle en se servant de la réduction des contingents pour les ressortissants de pays tiers pour «envoyer un signe», au lieu de répondre aux besoins du marché du travail. Un tel opportunisme, digne d’une économie planifiée, amène toutes sortes d’effets secondaires, tant pour l’économie que pour la société.

Aujourd’hui, parler d’une politique migratoire «durable» revient donc à se référer à une immigration limitée, contrôlée de manière centralisée. La tendance est alors d’oublier qu’une politique migratoire restrictive entraîne toujours des dégâts considérables, même si ceux-ci se matérialisent d’abord au-delà de nos frontières. Les premières victimes en sont les personnes que l’on empêche d’immigrer en Suisse. La valeur de leur force de travail est compromise par notre politique migratoire, parce que ces personnes sont exclues des marchés du travail où leur force de travail pourrait éventuellement avoir la plus grande valeur.

Si elle avait une politique migratoire réellement durable, la Suisse devrait tenir compte de ces dégâts. Cette attitude nous sensibiliserait aux effets secondaires de la politique migratoire sur la politique étrangère: lorsqu’une nouvelle politique entrave les voies d’immigration, cela porte préjudice à des hommes et à des femmes qui cherchent à venir en Suisse. Ceci est notamment le cas lorsque l’on cherche à remplacer la libre circulation des personnes par un système d’économie planifiée. Aux yeux des citoyens européens, cette mesure représente une expropriation non indemnisée des revenus potentiels qu’ils pourraent toucher en Suisse. Si la Suisse ne peut pas leur proposer une alternative plus intéressante que l’accès à notre marché du travail, leurs pays d’origine ne l’accepteront pas. Or la Suisse n’a rien de mieux à leur proposer. Un constat dont une politique de migration durable tiendrait compte.