André Blattmann se trompe dans ses calculs

 Le chef de l’armée André Blattmann vient d’avoir une idée. Il a décidé qu’à partir de janvier 2015, le lait, les œufs, le fromage, le pain et la viande distribués à ses troupes devraient être exclusivement d’origine suisse. C’est une bonne chose, pour ne pas dire un pas dans la bonne direction. Mais en tant que fourier – c’est comme cela que l’on appelle la personne chargée d’acheter les aliments à l’armée, certains disent même que c’est l’homme le plus important de la compagnie – avec plusieurs centaines de jours de service à mon actif, je dois contredire Monsieur Blattmann: son idée est à classer dans la catégorie «projet bien intentionné, mais mal réfléchi». Car pour payer le prix élevé des denrées suisses, le DDPS devra augmenter le crédit de subsistance par jour et par personne de 8.50 francs à 8.75 francs. Les 25 centimes supplémentaires permettront au fourier de tabler sur une hausse du budget de 600 francs pour un cours de répétition normal avec 120 soldats. Au lieu de 20 400 francs, il pourra dépenser 21 000 francs en biens alimentaires pour un cours de répétition. Il disposera donc d’un budget supérieur de 3%.

Une chose est sûre: la nouvelle réglementation concerne avant tout la viande, car le reste des biens alimentaires répond déjà aux exigences de Monsieur Blattmann. Mais si l’on connaît les prix de la viande suisse et de la viande étrangère, on sait que la viande suisse coûte facilement plus du double de la viande étrangère. Si l’on sait par ailleurs que la somme dépensée chez le boucher représente la plus grande partie des frais alimentaires, on constate que la hausse de 25 centimes ne suffira certainement pas pour compenser la hausse des coûts résultant de la préférence nationale. Avec la nouvelle réglementation, le budget pourrait être serré et le fourier risque d’être contraint d’ajuster ses dépenses en fonction de trois paramètres: la qualité, la quantité et le fournisseur.

On risque de se retrouver avec des fournisseurs malheureux, des fouriers à tendance criminelle et, en première ligne, des soldats insatisfaits.

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Moins de viande, pour faire des économies sur l’alimentation, n’a pas de sens. (Image/Keystone)

Prenons l’exemple de la qualité: tous les cuisiniers amateurs savent que pour faire un ragoût, il faut de la viande émincée. Ils savent aussi que, selon la qualité de la viande, le prix au kilo varie et que les différences entre la bonne et la moins bonne qualité sont visibles et tangibles, ne serait-ce qu’au niveau de la teneur en matière grasse ou de la tendresse de la viande. Si l’on sert de la viande de moins bonne qualité aux troupes, leur réponse est immédiate: le récipient pour les restes est plein et les exclamations qui retentissent au réfectoire sont sans équivoque: «chewing-gum!», «viande immangeable!», «mauvaise cuisine!». Inutile de vous dire que ce n’est pas le moment idéal pour se montrer au réfectoire.

Il va de soi que le fourier peut aussi influencer les dépenses en agissant sur la quantité: moins de viande, plus de garnitures. Croyez-moi qu’une troupe qui a passé une semaine en bivouac par des températures négatives risque de bien cacher sa joie. Je sais de ma propre expérience que, parmi les 120 soldats, il y en a toujours qui se sentiront offusqués par la réflexion «on n’est pas obligé de manger de la viande tous les jours». Il reste à savoir si l’armée a un rôle éducatif à jouer dans le domaine de l’alimentation. Je laisse volontiers à d’autres le soin d’en juger.

Reste la question du fournisseur: le fourier s’efforce de faire ses courses chez le boucher, le boulanger ou le vendeur de légumes du village. Pour soutenir le commerce local, il se montre alors volontiers prêt à dépenser quelques francs de plus. Si, en revanche, il se retrouve confronté à la pression des coûts, il risque de se tourner vers les grossistes et la grande distribution. Ce phénomène se produit déjà; il suffit de faire un tour dans les magasins Prodega ou CC aux environs des places d’armes pour s’en rendre compte. Cette tendance devrait d’ailleurs se confirmer à l’avenir et ce seront les commerces de proximité qui en payeront les frais.

Les nouvelles réglementations engendrent de nouveaux réflexes – qui ne sont pas toujours très bons. C’est pourquoi il n’est pas impossible qu’à l’avenir, les fouriers pratiquent un marchandage douteux avec les bouchers: de la viande suisse sur la facture contre de la viande étrangère meilleur marché dans les boîtes de la livraison quotidienne.

Réaliser des économies au niveau de l’alimentation ne fait pas beaucoup de sens. Au bout du compte, on risque de se retrouver avec des fournisseurs malheureux, des fouriers à tendance criminelle et, en première ligne, des soldats insatisfaits. Un scénario peu souhaitable, car comme le dit si bien le règlement militaire: «La nourriture et la boisson ont une influence primordiale sur la motivation, la santé et la capacité physique et psychique du soldat. L’importance de la cuisine et de son travail ne doit en aucun cas être sous-estimée.»