Un cocktail empoisonné plutôt que la morphine

This Jenny souhaite renoncer aux quatre dernières semaines de sa vie.  L’ancien conseiller aux Etats UDC, qui a appris début février qu’il était atteint d’un cancer de l’estomac, veut se suicider. Lorsque la fin sera proche, il ingurgitera un cocktail empoisonné, décision qu’il a confirmée dans plusieurs interviews.

L’honnêteté dont fait preuve This Jenny est désarmante. Confronté à d’autres crises existentielles, il avait déjà montré par le passé qu’il ne connaissait pas de tabous. Les interviews avec les journalistes ressemblaient à des discussions entre amis, aucune information n’était trop délicate pour être divulguée. Si l’opinion publique se souvient d’anecdotes futiles telles que les motifs et les conséquences d’une infidélité, elle prend aujourd’hui connaissance d’une information beaucoup plus lourde de conséquences: en annonçant vouloir décider lui-même du moment de sa mort, This Jenny aborde un sujet qui préoccupe également d’autres personnes atteintes du même mal. Mais peu d’entre elles oseraient en parler aussi ouvertement.

La démarche a beau être difficile: pour This Jenny, elle est cohérente.

This Jenny a le cancer. Il veut mettre fin à sa vie quant il l’aura décidé. (Image/ Keystone)

This Jenny a le cancer. Il veut mettre fin à sa vie quant il l’aura décidé. (Image/ Keystone)

On connaît tous ces témoignages sur les décès suite à un cancer: la morphine a beau atténuer la douleur, elle transforme le patient et lui vole la maîtrise de soi. Nombreux sont ceux qui aimeraient mettre fin à cette torture, mais qui ne le font pas, par respect vis-à-vis de leurs proches ou par crainte de Dieu. Pour This Jenny, le deuxième argument ne devrait cependant pas poser problème, car il n’est pas croyant. Pour ce qui est du respect à l’égard de ses proches, il a déclaré: «Bien sûr que mon entourage a été touché. Mais je me suis occupé de ma famille toute ma vie; à la fin, je dois aussi m’occuper de moi-même!»

Un autre aspect difficile est de savoir déterminer le bon moment: comment peut-on être sûr que la mort est réellement proche et que la dégradation de l’état de santé n’est pas seulement passagère? Le personnel hospitalier n’est pas autorisé à assister un patient dans son suicide, il doit le faire chez lui.

La démarche a beau être difficile: pour This Jenny, elle est cohérente. Sans sa détermination et son intransigeance, This Jenny ne serait jamais devenu conseiller aux Etats. Depuis son plus jeune âge, cet ancien apprenti maçon de Sool dans le canton de Glaris n’avait qu’un seul objectif: échapper à la détresse de sa jeunesse. Enfant, il devait se débrouiller seul, et les parents des autres enfants le cataloguaient de «mauvaise fréquentation». Ce fut un marchand de légumes du coin – un fils d’immigrés qui avait lui aussi connu des débuts modestes – qui lui donna l’impulsion décisive en lui inculquant le credo suivant: «Tu as le choix: ne rien faire ou passer à la vitesse supérieure pour gagner de l’argent.»

This Jenny choisit la seconde option. Il suivit des formations professionnelles, économisa son argent, multiplia sa fortune en bourse jusqu’à racheter l’entreprise de bâtiment prospère de la famille Spoerry-Toneatti. La famille d’entrepreneurs zurichois aurait réalisé de bien meilleures recettes si elle avait vendu la société aux prix du marché, mais This Jenny semblait être la bonne personne pour reprendre la gestion de cette grande entreprise. This Jenny a payé le prix fort pour son succès: en effet, le Glaronais estime que ses ambitions professionnelles sont en partie responsables de son cancer – davantage encore que le sel de la viande séchée qu’il aime tant. De peur de ralentir son ascension professionnelle, This Jenny ne s’est jamais octroyé de pause, restait joignable jour et nuit dès les débuts de l’ère numérique. Il l’est encore aujourd’hui, pour un entretien de préparation à cet article.

A 62 ans, celui qui devait faire preuve d’ingéniosité dans son enfance lorsque la faim ou le froid le tourmentait, répartit sa fortune entre ses proches. En échange, il leur demande ce qui leur pèse le plus: accepter son projet de suicide et l’accompagner sur son chemin avec sérénité. En effet, This Jenny constate que malgré son arrêt de mort, la vie est belle. Il raconte ainsi que son cancer n’a pas été à l’ordre du jour durant ses vacances de ski et qu’il avait mangé plus qu’auparavant: pour maintenir son poids et parce que les repas sont désormais un moment de plaisir. Alors qu’avant, ils n’étaient qu’un détail.