Patate, vos papiers!

La campagne pour les Fédérales irrigue l’agriculture d’un protectionnisme bienfaisant. Si une tomate est heureuse, c’est qu’elle a forcément poussé en Suisse. Si elles le pouvaient, les poules voteraient pour avoir du grain 100% indigène. Un bon steak de bœuf a forcément passé ses vacances dans notre pays.  Le meilleur beurre provient de nos alpages. La patate la plus vulgaire a intérêt à montrer ses papiers, traçabilité oblige. Un chou sans certificat de naissance est suspect, considèrent à l’unanimité les associations de consommateurs (pour des raisons de qualité), la grande distribution (pour doper ses prix et ses bénéfices) et la filière agricole (pour espérer placer ses produits indigènes).

Ce patriotisme alimentaire n’a rien de nouveau mais il est cultivé intensément par une majorité politique à Berne. L’UDC doit exalter la patrie et contenter son électorat agraire. Les Verts et une partie des Socialistes portent aux nues les produits locaux pour leur bilan écologique.

Photo: Alain Rouèche

Ce patriotisme jardinier n’a rien de nouveau mais il est cultivé intensément par une majorité politique à Berne. L’UDC doit exalter la patrie et contenter son électorat agraire. Les Verts et une partie des Socialistes portent aux nues les produits locaux pour leur bilan écologique. Les partis centristes rament déjà suffisamment dans les sondages pour ne pas se mettre les consommateurs et les paysans à dos. Même au sein du PDC, qui a si ardemment milité derrière Doris Leuthard pour introduire le principe du Cassis de Dijon – ouvrir les vannes aux produits étrangers et casser l’îlot de chèreté de la Suisse – des voix dénoncent aujourd’hui ces vils produits étrangers et ces satanés prix qui persistent à ne pas baisser.

Le lobby agricole devrait en théorie récolter les fruits de cette floraison identitaire, en espérant qu’elle ne meurt pas totalement après le scrutin d’octobre. Le mouvement de fond a été amorcé l’année dernière, par une alliance de gauche-droite de toutes les couleurs. Une majorité du Parlement a en effet accepté l’initiative sur la souveraineté alimentaire, signée Jacques Bourgeois, directeur l’Union suisse des paysans. Les commissions du National et des Etats ne voulaient pourtant pas, au départ, de cette mesure aux relents de Plan Wahlen.

La motion d’Andreas Aebi pour rééquilibrer les quotas de lait a quant à elle passé la rampe. En mars, plusieurs démarches de soutien au marché du lait ont été approuvées. Et les critiques ont mitraillé le projet d’accord de libre-échange dans le secteur agricole. Même l’initiative verte des cantons concernant «l’importation de denrées alimentaires produites dans des conditions sociales et écologiques inacceptables» a en partie passé la rampe.

Le nouveau paquet de la Politique agricole (PA) 2014-2017, en consultation jusqu’en juin, débarque sous les meilleurs auspices. On voit mal qui pourrait globalement contester les 13,6 milliards de francs d’aide prévus pour l’agriculture. Mais le diable se niche dans les détails: la belle alliance de la saison électorale promet quelques fissures sous des exigences contradictoires. Des associations professionnelles dénoncent de nouvelles règles trop contraignantes, tandis que les écologistes se navrent du peu de soutien accordé à l’agriculture biologique. L’Union suisse des arts et métiers (USAM) dénonce les facilités prétendument accordées aux paysans pour leur diversification. L’alliance pro-agricole de saison à Berne ne pourra pas dissiper des tensions récurrente. Il en va de l’agriculture comme de l’armée: chaque citoyen de ce pays est un spécialiste autoproclamé de la question.

Rien de nouveau pour les paysans, habitués qu’ils sont à s’adapter aux exigences du moment posées par la Confédération, à la fois jardiniers du paysage et entrepreneurs responsables. L’adaptation ou la mort sont les seules alternatives pour une majorité d’exploitations agricoles: un quart d’entre elles ont disparu en quinze ans, passant au-dessous de la barre des 60’000. Et les surfaces agricoles disparaissent au rythme de dix terrains de football par jour. Or, «personne n’a envie de voir un jour ce pays réduit à des villes et des zones résidentielles pour pendulaires», résume une élue verte. Dans ce contexte, le patriotisme alimentaire est bon à prendre. Même s’il profite davantage à l’industrie et aux distributeurs qu’aux agriculteurs eux-mêmes, dénoncent les associations paysannes. Le repli identitaire arrange tout le monde. Patate, vos papiers!