Didier Burkhalter et le déclin de la Suisse

Le ministre des Affaires étrangères, Didier Burkhalter, a été élu cette semaine président de la Confédération. Sa priorité majeure ? De bonnes relations avec l’Union européenne. Son cauchemar actuel ? L’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse soumise au vote le 9 février. Le texte  demande à ce qu’on renégocie l’accord sur la libre circulation des personnes, au pire qu’on le dénonce et qu’on réintroduise des contingents.

Pour torpiller cette initiative, le très distingué Didier Burkhalter n’hésite pas à sortir l’artillerie lourde de campagne en martelant un slogan simple : « l’ouverture ou le déclin ». En clair, si les initiants l’emportent, le déclin de la Suisse sera engagé.

Le problème avec cette argumentation catastrophiste, c’est qu’elle manque de crédibilité. Pourquoi ? Parce que le Conseil fédéral a déjà tiré cette cartouche par le passé. Souvenez-vous quand nous votions sur l‘EEE en 1992. Le Conseil fédéral et les milieux économiques prédisaient déjà un avenir sombre pour la Suisse. C’était le fameux « dimanche noir » du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz en charge du Département de l’Economie.

20 ans plus tard, l’apocalypse n’a pas eu lieu. La Suisse est toujours là. Et si on compare ses performances économiques, son taux de chômage et son endettement public aux autres pays européens, il est difficile d’y voir un pays au bord du gouffre.

La Suisse fait donc face à une immigration massive. Reste à savoir si elle lui est profitable. A priori oui. La prospérité suisse s’est accrue ces dernières années, le chômage est resté bas.

Didier Burkhalter au téléphone devant le Parlement. (Image: Keystone)

Didier Burkhalter au téléphone devant le Parlement. (Image: Keystone)

Le Conseil fédéral a un autre problème de crédibilité avec ses pronostics hasardeux. Il touche directement l’accord sur la libre circulation des personnes. Lorsqu’on a voté sur les Bilatérales I  en 2000, le Gouvernement promettait la main sur le cœur qu’il ne fallait pas s’attendre à une arrivée massive de migrants. On parlait de quelques milliers de personnes, 10 000 au maximum par an.

La réalité a été tout autre. 70 000 à 80 000 personnes en provenance de l’UE s’installent chaque année dans notre pays. Le nombre de frontaliers, qui passent chaque jour la frontière pour venir travailler en Suisse, a parallèlement explosé depuis 2006. Le seul canton de Genève en prévoit 100 000 à l’horizon 2020.

La Suisse fait donc face à une immigration massive. Reste à savoir si elle lui est profitable. A priori oui. La prospérité suisse s’est accrue ces dernières années, le chômage est resté bas. Mais les infrastructures souffrent aussi de cet afflux de population. Transports, logements, il faut développer et construire. Où est la limite ? La Suisse, dont le plateau s’est massivement construit, peut-elle absorber 10- 12 millions de personnes sur son sol si le boom économique se poursuit ?

Pas de réponse claire du Conseil fédéral. Didier Burkhalter ne se lasse pas pourtant de parler d’une « ouverture maîtrisée » quand il évoque la libre circulation des personnes. Interrogé sur ce concept diffus, le conseiller fédéral explique que la maîtrise se trouve en fait dans les mains des seules entreprises. Elles engagent les forces dont elles ont besoin.

L’Etat n’a donc aucun instrument de régulation de la main d’œuvre européenne en cas de surchauffe massive de l’économie. Il ne peut non plus décider de fermer les vannes pour une catégorie de travailleurs. En cas de brusque ralentissement économique, la Suisse sera-t-elle prête à absorber le contrecoup de son immigration importante via sa caisse de chômage et ses assurances sociales?

Si on écoute Didier Burkhalter, on en reste aux slogans du style :  «nous avons des problèmes de riches que nos voisins nous envient ». Si on écoute la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, le discours est plus nuancé. Elle a reconnu récemment que l’immigration n’est pas en soi bonne ou mauvaise pour les assurances sociales. Si les migrants sont qualifiés, le bilan est positif. S’il s’agit de main d’œuvre peu qualifiée, le bilan est négatif.

Il y a de bons arguments pour continuer d’approuver la libre circulation des personnes avec l’UE. La santé de l’économie suisse en est un. Mais il y a aussi de bons arguments pour souhaiter tirer le frein à main. La régulation de l’immigration en est un. Le sujet passionne les Suisses. Il mérite un débat qui dépasse les envolées sur « le déclin de la Suisse », version Burkhalter, ou le « tourisme social est criminel » version UDC.