Le plus gros bouchon est dans nos têtes

Le trafic connaît une croissance gigantesque. Nous voyageons toujours plus loin, toujours plus vite et toujours plus différemment. Aujourd’hui, les Suisses parcourent chaque jour 37 kilomètres sur leur territoire, dont la moitié à des fins de loisirs. Si l’on ajoute les voyages à l’étranger, on arrive à 55 km, ce qui représente 20 000 km par année, soit un demi tour du monde. Le diagnostic est clair: addiction à la mobilité à un stade avancé. Si les remèdes existent, y recourir équivaudrait à ouvrir l’armoire à poison. C’est du moins l’impression que la plupart des politiciens, toutes tendances confondues, nous donnent.

Dernier exemple en date: à Zurich, le tram de la Rosengartenstrasse ainsi qu’un tunnel qui comptera jusqu’à quatre voies fluidifieront le trafic (Tages-Anzeiger de mercredi). Ce projet, un coup de génie du conseil communal rouge-vert et du Conseil d’Etat bourgeois, est d’ores et déjà applaudi. La municipalité de gauche et les piétons zurichois se voient offrir un nouveau tram, tandis que le canton bourgeois et ses automobilistes pourront se réjouir d’un nouveau tunnel.

Jusque là, rien d’étonnant. L’expansion est le maître-mot de la politique des transports suisse. La gauche comme la droite se comportent comme deux junkies qui s’offrent mutuellement des seringues de mobilité. Ce n’est donc pas un hasard si la mobilité se coupe une tranche de 40% de la consommation d’énergie en Suisse. Bien que cela ne soit pas tout à fait compatible avec la société à 2000 watts. D’ailleurs, les politiques des camps socialiste et vert postent leurs bons vœux des coins les plus reculés de Suisse et du monde entier via Facebook comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde. Et personne ne semble s’offusquer de la contradiction béante entre la propagande politique verte et la réalité quotidienne. Ni que le conseil municipal rouge-vert zurichois ne s’étrangle pas en approuvant des tunnels automobiles en contrepartie d’un développement des transports publics. Qu’il s’agisse là d’un «ensemble» sensé, comme l’indique la conseillère municipale Ruth Genner (Verts) tient uniquement la route dans une stratégie de croissance.

Il serait donc plus honnête de mettre un terme aux travaux d’expansion subventionnés et à la demande croissante de mobilité. Que ceux qui «consomment» la mobilité soient également prêts à la payer – si possible plein pot.

La suprématie de la voiture ne va pas changer. Pour preuve cette scène sur l'A3 en direction de Coire le 11 Mai 2008. (Image : Keystone / Walter Bieri)

Pourtant, l’expérience montre que de nouvelles routes et de nouveaux rails génèrent une augmentation du trafic, ce qui nécessite à nouveau de nouvelles voies. Les conseillers municipaux socialistes et verts peuvent se féliciter autant qu’ils le souhaitent de leur promotion des transports publics et d’un trafic lent: le problème du trafic n’est pas résolu pour autant, même pas dans son «ensemble». Les voitures continuent de circuler allégrement, tout simplement en contournant la ville. La domination du trafic routier restera d’ailleurs inchangée: les experts prédisent même qu’en 2030, les deux tiers des kilomètres parcourus le seront toujours grâce à la voiture.

Les statistiques prouvent à quelle vitesse la spirale de la croissance tourbillonne. De 1960 à 2010, la population de la Suisse a été multipliée par 1,5 en passant de 5,4 à 8 millions d’habitants. Le nombre de véhicules a quant à lui plus que quintuplé durant la même période. Si la progression avait été parallèle, il n’y aurait aujourd’hui que 1,5 million de véhicules. En réalité, on en a dénombré 5,8 millions l’an dernier.

Cette augmentation disproportionnée explique l’exacerbation des problèmes de circulation. Cependant, presqu’aucun politicien n’a le courage de l’avouer ouvertement, par égard pour les électeurs qui circulent à leur guise en voiture, en bus ou en vélo. Il faut donc trouver d’autres boucs émissaires. Pour l’UDC, c’est l’immigration qui est la première responsable des problèmes de circulation. Au printemps, le peuple devra d’ailleurs se prononcer sur l’initiative populaire contre l’immigration de masse lancée par le parti agraire. Il serait donc à peine surprenant si l’UDC faisait des trains bondés et des colonnes de voitures le symbole d’une politique étrangère ratée. Le peuple sera-t-il prêt à entendre toute la vérité? Si l’afflux des étrangers renforce effectivement la tendance, il n’en est pas le moteur.

Il serait donc plus honnête de mettre un terme aux travaux d’expansion subventionnés et à la demande croissante de mobilité. Que ceux qui «consomment» la mobilité soient également prêts à la payer – si possible plein pot. C’est l’unique solution pour que la mobilité retrouve sa vraie valeur et que son utilisation s’inscrive dans la durée. A l’inverse, une récompense s’impose pour ceux qui ménagent les ressources. La déduction pour pendulaires doit absolument disparaître de la déclaration d’impôts. Au lieu de privilégier la construction de nouvelles routes et voies ferrées au gré des envies fédéralistes, les flux de trafic doivent être soumis à une canalisation intelligente, au moyen de prix différenciés en fonction de l’heure et de la distance parcourue.

Mais tant que le trafic restera plus ou moins fluide, les politiciens ne seront jamais prêts à des mesures aussi drastiques. Pour l’heure, le plus gros bouchon n’est point sur la chaussée, mais dans nos têtes.