Holocauste: le Conseil fédéral savait dès 1942

Le communiqué de presse du président de la Confédération Ueli Maurer à l’occasion de la Journée internationale de commémoration l’Holocauste nous confronte une fois de plus au difficile héritage de la Seconde Guerre mondiale. En référence à ces temps sombres, le bref message du président conclut avec la mention que la Suisse représentait «un refuge pour un grand nombre de personnes menacées et pourchassées».

Ceci ne s’appliquait justement pas aux Juifs, à qui on refusait d’attribuer le statut de réfugiés politiques. En 1938 et sous l’impulsion de la Suisse, les passeports des Juifs allemands furent tamponnés d’un grand «J» afin qu’ils puissent être interceptés et refoulés dès leur arrivée à la frontière. Lorsque l’Allemagne entama l’extermination systématique des Juifs en 1942, les franchissements de frontière furent même totalement stoppés. La décision de ne pas reconnaître les Juifs en tant que réfugiés politiques ne fut révoquée que deux ans plus tard, en juillet 1944.

A ce sujet, une objection fréquemment avancée s’appuie sur les 300’000 réfugiés accueillis par la Suisse pendant les années de guerre. Si cette affirmation est juste, elle manque de préciser que la grande majorité de ces personnes n’est venue en Suisse qu’à partir de 1944 – alors qu’il était déjà trop tard pour de nombreux Juifs.

Les dernières déclarations d’Ueli Maurer paraissent étranges. En octobre 2010, il s'était recueilli au mémorial de l'Holocauste Yad Vashem à Jérusalem . (Image : Keystone / Tara Todras-Whitehill)

Ceux qui désirent édulcorer ce constat déclarent fréquemment que les fonctionnaires et les magistrats responsables de la politique suisse en matière de réfugiés ne furent informés de l’extermination systématique des Juifs qu’en fin de guerre. Cette affirmation est fausse.

Dès 1941, nos diplomates à l’étranger ainsi que d’autres sources fiables avaient tenté d’attirer l’attention de la Confédération sur les crimes commis contre les Juifs en envoyant des lettres et récits à Berne. Des témoignages particulièrement insistants furent ainsi rédigés par Franz von Weiss, qui occupait à l’époque le poste de consul suisse à Cologne. Certaines personnes avaient même transmis des photos illustrant les atrocités. Aujourd’hui, ces documents peuvent être consultés sur www.dodis.ch.

Faut-il  y voir une stratégie de manipulation de l’histoire au profit d’une perception sacro-sainte de la Suisse?

Sur la base de ces nombreux témoignages, le directeur adjoint du Département fédéral de Justice et de Police Robert Jezler rédigea un rapport détaillé qui fut soumis au Conseiller fédéral Eduard von Steiger en juillet 1942. Jezler y regrettait que les conditions des déportés étaient tellement déplorables qu’on pouvait «difficilement assumer leur refoulement». Le Conseil fédéral ne décida pas en fonction, acceptant par la même que les victimes courent un danger de mort.

En automne 1942, les «transports de la mort» furent même évoqués dans les journaux – tandis que les autorités et la censure mirent tout en œuvre afin d’éviter que de tels récits soient publiés: on ne voulait pas provoquer l’Allemagne nazie. Il est également possible qu’un sentiment d’antisémitisme sous-jacent ait contribué à ce que d’aucuns aient préféré fermer les yeux.

Ces faits sont connus depuis les années 1990 et furent publiés à diverses reprises, notamment dans le rapport de la Commission Bergier. Non seulement une partie de l’opinion publique continua de refuser de prendre connaissance de ces pages sombres de l’histoire, mais la Commission Bergier fit également l’objet d’une véritable campagne de diffamation.

D’autres encore essayèrent de tordre les faits: dans le cadre d’une interview publiée dans l’hebdomadaire «Cash» en septembre 1997, Ueli Maurer fut interrogé au sujet du tampon «J». Il expliqua que celui-ci fut «entre autres introduit pour la sécurité des Juifs, afin de s’assurer qu’ils ne soient plus expulsés hors de Suisse». Cette explication n’est rien d’autre qu’une inversion des faits historiques, puisque le tampon fut utilisé afin de garder les Juifs allemands hors des frontières suisses.

La question qui se pose aujourd’hui est savoir si la description transfigurée faite par Ueli Maurer dans son communiqué de presse à l’occasion de la journée de l’Holocauste n’est qu’une fâcheuse gaffe – ou s’il faut y voir une stratégie de manipulation de l’histoire au profit d’une perception sacro-sainte de la Suisse. Ce qui est clair, c’est que les élucubrations du président de la Confédération ne profiteront pas à l’image de notre pays à l’étranger.