Les islamistes vont-ils bientôt prendre le pouvoir en Suisse ?

Il était en tête des articles les plus lus ce 2 novembre sur tagesanzeiger.ch : plus de 31’000 consultations en moins de 10 heures, 358 commentaires, 629 recommandations sur Facebook. De quoi s’agissait-il ? Dans une école primaire de Winterthour, un écolier musulman âgé de douze ans a essayé de convertir l’un de ses camarades suisses à l’islam. Lorsque celui-ci a refusé, les autres élèves musulmans l’ont tellement tourmenté que ses parents n’ont pas eu d’autre choix que de le changer d’école. L’auteur de l’article avait baptisé les protagonistes de cette histoire Ali et Peter. Ali Baba contre Pierre le chevrier. Quel joli tableau !

L’émoi des lecteurs du Tages-Anzeiger était aussi énorme que grotesque. « Sommes-nous encore capables de défendre nos valeurs, et en avons-nous encore la force ? Combien de temps allons-nous courber l’échine face à de telles impudences ? », s’interrogeait un lecteur outré. «Réveillez-vous ! L’islamisation est en marche», a rappelé une femme. Une autre lectrice pense que la Suisse se dirige tout droit vers des situations qui sont désormais normales en Allemagne. Là, selon elle, on constate « des abus sexuels, voire des viols des non-croyants par leurs camarades musulmans. » La suite logique est la conclusion d’un autre lecteur : « Il y en a assez de ce mode de vie aberrant ! »

À lire les commentaires, on pourrait croire que la prise du pouvoir par les musulmans en Suisse est imminente. « Ils viennent en Suisse pour mener le djihad », affirme une lectrice bien informée. « Ils veulent être les maîtres du monde et avoir la domination absolue sur les non-croyants », susurre un autre. Un commentateur est convaincu qu’une majorité musulmane va bientôt siéger au Parlement. Un autre est encore plus direct : « Ce sera la fin de la démocratie en Suisse, la fin de la Confédération ! »

Il est révoltant qu’un conflit isolé entre des enfants déclenche une vague anti-musulmane d’une telle ampleur

Supposer que tous les musulmans de Suisse veulent introduire la charia dans notre pays relève du dernier degré de l’hystérie. (Image : Keystone)

Si seulement le petit Ali avait su ce qu’il allait déclencher ! C’est le point le plus sensible qu’il a touché, la peur originelle des Confédérés de l’anéantissement par une sombre puissance extérieure, qu’il s’agisse d’Allemands agressifs, d’Américains suffisants à la recherche de fraudeurs fiscaux, de parasites demandeurs d’asile, voire de guerriers d’Allah. La peur d’être menacé de la perte de notre bien-être et de notre liberté semble être un sentiment collectif caractéristique de l’identité de notre société.

Mais revenons à la tentative de conversion à Winterthour, la « Neukölln de la Suisse », comme la décrit un lecteur. Un journaliste aurait-il eu l’idée d’écrire un article sur ce sujet si la victime ne s’était pas appelée Peter mais Ivan ou Rodrigo ? Quelqu’un se serait-il intéressé à un cas de harcèlement dans une école primaire si les auteurs n’avaient pas marginalisé leur camarade au motif qu’il ne voulait pas prier Allah, mais juste qu’il ne portait pas le bon maillot de football ou qu’il était trop gros à leurs yeux ?

Les enfants sont parfois cruels. Ils cherchent le plus faible de la classe et le maltraitent sous un prétexte quelconque. Cela arrive tous les jours, à tous les endroits. Dans 99 % des cas, cela n’a rien à voir avec la religion. Les enseignants et la direction de l’établissement doivent ouvrir l’œil et intervenir dans les situations graves. Cela n’a peut-être pas été le cas dans l’histoire qui nous occupe. C’est regrettable, et j’en suis sincèrement navré pour le petit Peter.

Mais il est révoltant qu’un conflit isolé entre des enfants déclenche une vague anti-musulmane d’une telle ampleur. Les commentaires de lecteurs cités ci-dessus ne font même pas partie des plus racistes, qui n’ont pas été publiés. Et ce ne sont pas non plus des opinions isolées, la plupart des commentaires sont de la même veine.

Personne ne nie qu’il y a parfois des problèmes et des conflits avec des immigrés issus de pays musulmans. L’école elle-même peut être le lieu de rencontre de valeurs et de normes de comportement qui sont difficilement compatibles. Mais supposer que tous les habitants de Suisse classés statistiquement comme musulmans veulent introduire la charia dans notre pays et s’emparer du pouvoir relève du dernier degré de l’hystérie.

Avons-nous en Suisse un problème sérieux avec les écoliers musulmans qui cherchent à endoctriner leurs camarades ? La réponse est non. Les autorités scolaires zurichoises n’ont d’ailleurs connaissance d’aucun autre cas que celui que nous avons cité. Il faudrait donc se détendre un peu. Attachons-nous à résoudre les vrais problèmes plutôt que d’échafauder des scénarios apocalyptiques qui défient toute rationalité.