C’est notre opulence qui affame les autres

Faites-vous partie des consommateurs qui veillent à acheter de la viande de production suisse? J’ai une mauvaise nouvelle: aujourd’hui, même le bœuf suisse est de la viande brésilienne. En effet, nous importons chaque jour du Brésil 700 tonnes de soja à usage de fourrage. Le taux officiel d’auto-approvisionnement de 60 % masque le fait que la production de fourrage à l’étranger nécessite à elle seule plus de 200’000 hectares de terres, soit presque la surface totale des terres agricoles suisses.

Le fait que les États externalisent leurs terres n’a rien d’inusité. Mais récemment, on ne se limite plus à importer du fourrage, on achète ou on afferme directement les terres arables. C’est ce modèle que poursuit la Chine en Afrique, avec un succès grandissant. Les entreprises suisses ne sont pas en reste dans cet accaparement de terres. Prenons deux exemples pour preuve: Glencore exploite au total 300’000 hectares de terres achetées ou affermées dans des pays tels que le Paraguay, l’Ukraine ou encore le Kazakhstan. Et en 2010, le groupe agro-alimentaire suisse Addax Bioenergy a conclu avec la Sierra Leone un accord d’une valeur de 275 millions de dollars portant sur plus de 10’000 hectares, sur lesquels il produira, pendant des dizaines d’années, de l’éthanol à partir de canne à sucre. Le but ? Étancher la soif dévorante de nos réservoirs à carburant européens. Le financement? Les banques de développement. Et tout cela, comme le signale l’ONG Pain pour le prochain, dans un pays où règne la malnutrition.

Le Conseil national a inscrit dans la loi la souveraineté alimentaire comme objectif de la politique agricole suisse, mais dans une forme tronquée, qui réduit le concept solidaire à un point de vue de radin suisse.

Acheter des produits locaux et de saison diminue les gaspillages. (Image: Keystone)

Acheter des produits locaux et de saison diminue les gaspillages. (Image: Keystone)

L’accaparement de terres est le dernier excès en date d’une mondialisation néfaste. Pendant des années, on a surtout soutenu le libre-échange agricole. Les pays qui avaient besoin de fonds étaient incités par leurs créanciers à ouvrir leur marché agricole aux importations et, de même, à produire eux-mêmes des produits pour le marché mondial. Ces deux facettes ont eu des effets dévastateurs.

Examinons tout d’abord un exemple concret des conséquences de l’ouverture forcée des marchés agricoles dans les pays d’Afrique subsaharienne. Entre 1985 et 2005, les exportations bon marché des pays du Nord ont provoqué une perte de revenu de 272 milliards de dollars pour les fermiers locaux. Ce même chiffre se retrouve dans un tout autre domaine. L’ONG d’aide au développement Christian Aid a calculé le montant de l’aide au développement dans ces mêmes pays sur la même période: 272 milliards de dollars. Autrement dit: l’exportation de surplus subventionnés de l’agriculture industrielle à des prix cassés a détruit des structures matures d’auto-approvisionnement, ce que les responsables de ce gâchis ont ensuite cherché à compenser par l’aide au développement.

Mais c’est aussi l’orientation forcée de la production sur le marché mondial qui a eu des effets déplorables. Pendant des années, de nombreux pays ont été incités à ne produire que du café. Cela a mené à des surcapacités, qui ont entraîné un effondrement des prix, qui eux-mêmes ont causé d’énormes pertes financières pour les pays concernés.

La Via Campesina, mouvement international de petits exploitants et de travailleurs agricoles, a ainsi critiqué avec insistance, lors du Sommet mondial de l’alimentation en 1996, le libre-échange en matière agricole: par sa faute, de plus en plus de petits exploitants dans les pays en développement perdent leurs moyens de subsistance. Cette organisation a développé le concept de « souveraineté alimentaire », qui est le « droit des populations, de leurs États ou Unions à définir eux-mêmes leur politique agricole et alimentaire en fonction des besoins de leur population, sans nuire aux pays tiers.»

En Suisse romande, ce concept global est très répandu, notamment grâce au syndicat agricole uniterre. En revanche, en Suisse alémanique, la souveraineté alimentaire est souvent réduite à la sécurité de l’approvisionnement. C’est ainsi que, lors de débats de cet automne sur l’agriculture, le Conseil national a, pour la première fois, inscrit dans la loi la souveraineté alimentaire comme objectif de la politique agricole suisse, mais dans une forme tronquée, qui réduit le concept solidaire à un point de vue de radin suisse.

C’est exactement ce dont nous n’avons pas besoin. Nous n’avons pas besoin de nouvelle bataille des champs ou d’un nouveau plan Wahlen. Ce qu’il nous faut, c’est une transformation durable de la production alimentaire et de la consommation.

Si aujourd’hui nous importons du fourrage pour produire des surplus qui non seulement font dégringoler le prix du lait, mais sont également exportés à des prix cassés sous forme de lait en poudre et de montagnes de beurre, ce qui, à son tour, détruit les structures matures d’auto-approvisionnement d’autres pays… il y a un très gros problème quelque part.

Ce n’est pas seulement au monde politique que je m’adresse. Vous aussi, consommatrices et consommateurs, avez votre mot à dire. Comment? C’est très simple: achetez des produits locaux et de saison. Au moins une fois par semaine, passez-vous de viande. Et achetez des produits frais. L’expérience a montré que cela permet de diminuer la proportion d’aliments qui partent directement à la poubelle.