Bataille autour du français à l’école : cohésion nationale en danger !

Depuis quelques années, les barrières et les masques tombent dans un certain nombre de cantons alémaniques de Suisse orientale (Zurich, Saint-Gall, Thurgovie, Schwyz, Glaris et Appenzell Rhodes-Intérieures) : la cohésion nationale ne faisait déjà plus le poids face à des raisonnements liés à l’économie de marché.  Cela a conduit dans un premier temps à privilégier l’anglais comme première langue étrangère à l’école, reléguant le français ou l’italien en deuxième position. Voici que maintenant la bataille se livre, dans le cadre de Harmos et du « Lehrplan 21 », l’équivalent au Plan d’étude romand, pour repousser la deuxième langue étrangère, soit le français, après le cycle d’orientation, dans les trois dernières années de scolarité obligatoire.

Ce qui est inquiétant, c’est que la fronde vienne des enseignants primaires, sous couvert de pédagogie. S’il est logique de poser la question des objectifs fixés dans l’apprentissage des langues étrangères à l’école, de la formation des enseignants qui assument cet enseignement et des moyens d’enseignement les plus adéquats, le principe de l’apprentissage précoce de deux langues étrangères, dont une langue nationale, ne doit pas être remis en question. Les pédagogues devraient être des bâtisseurs de passerelles entre les différentes cultures de notre pays et non des fossoyeurs de la cohésion nationale !

Je suis certaine que dans leur quotidien ils rencontrent de nombreux enfants d’origine étrangère qui parlent couramment une autre langue à la maison. Pour ces enfants, l’apprentissage d’autres langues, l’allemand, le dialecte, l’anglais, le français ne se posent pas, ils s’y crochent. Plus jeune on est en contact avec les langues, plus leur pratique est aisée à l’âge adulte.

Chers compatriotes de Suisse orientale : de quoi avez-vous si peur pour vous battre si forts contre les minorités ?

L’enseignement du français risque d’être repoussé en fin de scolarité. (Image : Keystone)

Pourquoi cette question de repousser l’apprentissage de la langue nationale se pose-t-elle justement dans la Suisse orientale, la plus éloignée du Tessin ou de la Romandie ?  Je crains que ce ne soit pas un hasard, mais plutôt un révélateur de la méconnaissance grandissante de l’autre que cette partie de la Suisse développe ces dernières années, avec une indifférence grandissante face aux minorités culturelles et linguistiques du pays. Cela se traduit aussi par un réflexe identitaire fort qui arrive à voir un problème dans la présence des allemands installés dans la région et au « Hochdeutsch » dans lequel ils s’expriment…

De tels réflexes sont souvent révélateurs de peur.  D’où ma question, chers compatriotes de Suisse orientale : de quoi avez-vous si peur pour vous battre si forts contre les minorités ? Avez-vous encore des comptes à régler avec votre grand voisin germanique qui partage la même culture que vous, pour que de si grands réflexes antiallemands soient aussi à ce point sensibles et entraînent une recrudescence de la place du dialecte ? Avez-vous oublié que la Suisse a été forte pendant des siècles justement par la confiance en elle qu’elle avait développée, et le respect sans faille de toutes ses minorités, porté comme valeur suprême de notre démocratie ?

Les questions pédagogiques doivent être certes prises en compte et trouver des réponses adéquates, autant dans la formation des enseignants, dans le matériel et les méthodes utilisées que dans les moyens financiers mis à disposition.  Mais il est dangereux de se cacher derrière des arguments pédagogiques pour repousser le français en fin de scolarité.  L’étape suivante pourrait-elle être de remettre en question sa place dans le « Lehrplan 21 » ?  L’italien a déjà une place plus que congrue, autant  dans les plans d’études romand qu’alémanique, et ce n’est pas un bon signe.  Si la Romandie, dans quelques années, en vient à remettre en question l’allemand comme première langue étrangère, il en sera fini de notre Suisse multiculturelle.

Chaque suisse s’exprimera en anglais, mais la compréhension nationale sera réduite à des accords commerciaux et financiers, sans âme et sans culture !  Il en sera fini de la Suisse, si nous ne veillons pas dès maintenant à redonner à l’apprentissage de nos langues nationales cette dimension culturelle qui nous a si bien réussi jusqu’ici.  Et cette belle mission, elle passe par l’école, le plus tôt possible !