Didier Burkhalter et les lunettes, une certaine vision de la politique

Pas question de rembourser les lunettes de vue. Même pas pour les enfants. Le ministre de la Santé Didier Burkhalter ne cédera pas. Dût-il en perdre toute sympathie auprès du public et se fâcher avec des parlementaires qui pourraient être de précieux soutiens dans ses réformes de santé. Il le dit et le répète, il ne cédera pas parce qu’il a raison. «C’est une question de principe», a-t-il désormais pour habitude de rétorquer sèchement lorsqu’on l’interpelle sur le sujet. 

Le conseiller fédéral Didier Burkhalter ne porte pas de lunettes. A-t-il pour autant une bonne vision du dossier des assurances maladie?

Rassis sur des principes élevés au rang de certitudes, Didier Burkhalter se raccroche depuis quatre mois à l’argumentaire ubuesque fourni par son administration. On y apprend que les problèmes de vue ne sont pas des maladies et que les lunettes ne relèvent donc pas du champ de l’assurance-maladie; sauf dans les cas, aussi rares que précis, où le besoin de correction optique serait consécutif à une maladie.

Voilà qui fait une belle jambe aux milliers de myopes, petits ou grands, qui peuplent le pays. Mais alors, si un problème de vue n’est pas une maladie,c’est donc qu’il s’agit d’un handicap. Les lunettes ne devraient-elles pas être remboursées par l’assurance-invalidité? Apparemment pas. «C’est une question de principe», répondra sans doute Didier Burkhalter.

Maladie ou handicap, les problèmes de vue sont avant tout une dépense que plus personne ne veut prendre en charge. Un franc est un franc, certes, et c’est encore plus vrai lorsqu’on parle de 180 francs – le montant alloué annuellement pour les lunettes des enfants.

Mais à l’échelle de la LAMal et de ses 20 milliards de francs de prestations remboursées chaque année, cela reste des économies de bout de chandelles, dont on se demande si elles sauveront vraiment un système de santé qui explose de tous côtés. Qu’importe. «C’est une question de principe», répondra à coup sûr Didier Burkhalter, qui fait de la cohérence un principe directeur suprême. 

L’attitude est noble, elle est courageuse. Et après les années de militantisme de Ruth Dreifuss à la tête de la Santé, suivie des années de dilettantisme de Pascal Couchepin au même ministère, on aurait presque envie de rendre hommage au courage et à la détermination du nouveau ministre qu’on a vu jusqu’ici plutôt à l’aise dans l’univers impitoyable de la Santé publique et décidé à mener des réformes de fond, notamment à l’égard des caisses maladie et de leur manque de transparence. «C’est une question de principe», répondra sans sourciller Didier Burkhalter.  

Après les années de militantisme de Ruth Dreifuss à la tête de la Santé, suivie des années de dilettantisme de Pascal Couchepin au même ministère, on aurait presque envie de rendre hommage au courage et à la détermination du nouveau ministre. 

L’affaire est-elle classée? Pas vraiment. Car on l’a vu avec les allocations familiales pour les indépendants, une année électorale est toujours une bonne année pour les familles. Le salut des myopes en culottes courtes viendra peut-être du PDC. Avant de prendre une retraite bien méritée après 12 ans de mandat fédéral largement placé sous le signe de la famille, la Fribourgeoise Thérèse Meyer a fait des lunettes son ultime combat. Sa motion n’a pas encore été traitée au Parlement. Quand on connaît le très efficace lobbying dont est capable la démocrate-chrétienne pour les sujets qui lui tiennent à cœur, voilà un combat qui pourrait bien s’avérer très périlleux pour Didier Burkhalter. 

Si la mise en ordre tant attendue de la LAMal devait trébucher sur une branche de lunettes pour enfant, voilà qui relèverait d’une politique à courte vue d’un ministre moins myope qu’aveugle et sourd.