Romands et Alémaniques, s’entendent-ils vraiment?

Jean-François Rime, conseiller national UDC fribourgeois, s’est emporté. Et même assez sérieusement. L’incident s’est déroulé au cours de la session de printemps lors du débat au Conseil national sur l’acquisition de nouveaux avions de combats et s’est terminé en conflit linguistique.

Bruno Zuppinger et Pius Segmüller présentaient l’objet devant la chambre du peuple au nom de la commission préparatoire. Pius Segmüller, un Lucernois pure souche, faisait office de rapporteur francophone, mais ne s’est exprimé qu’en allemand. Bien qu’anodine, l’affaire a eu des conséquences…

«Affront», s’est-on indigné chez les Romands. Jean-François Rime était tellement hors de lui qu’il a appelé ses collègues romands à boycotter le vote. Il leur a demandé de s’abstenir avec lui pour protester contre ces indélicats de Suisses allemands. Selon lui, on n’a jamais vécu pareille situation, synonyme de fin du parlement billingue.

Malgré de longues années d'apprentissage à l'école, les Suisses ne maîtrisent pas toujours bien une autre langue nationale.

Et voilà que refait surface le sentiment d’être mis de côté en tant que minorité – fût-elle la plus grande du pays. Au regard de l’importance de l’affaire, le traitement d’une motion, l’agitation de Jean-François Rime a pu sembler exagérée. Mais les Romands ne connaissent que trop bien la défaite, même pour des sujets importants. Le vote sur l’EEE en 1992 en est un exemple. Un cas typique de Röstigraben.

Pourtant, la Suisse, du moins la Suisse officielle, fait de gros efforts pour unir toutes les régions du pays. Au niveau fédéral, tous les documents sont traduits et les employés de la Confédération sont méticuleusement  recrutés selon un équilibre linguistique –  70 pour cent d’allemand, 22 pour cent de français, 7 pour cent d’italien et 1 pour cent de romanche. La Constitution et les lois constituent la base de tous ces efforts. Il existe même un délégué au plurilinguisme au sein de la Confédération.

Dans l’article 70, alinéa 3, de la Constitution, il est écrit que «la Confédération et les cantons encouragent la compréhension et les échanges entre les communautés linguistingues». Le préambule indique «vivre ensemble la diversité dans le respect de l’autre et de l’équité».

Tout semble parfait, mais en fait pas tant que cela. Certes, il n’y a jamais eu en Suisse de conflits linguistiques comme en Belgique ou au Canada. Mais les Romands ne sont pas à l’aise avec l’allemand, pas plus que les Suisses alémaniques avec le français, et ce malgré une dizaine d’années d’apprentissage à l’école. Ceux qui, comme le journaliste Peter Rothenbüler, se sentent aussi bien chez eux dans l’une ou l’autre des deux grandes régions linguistiques ne sont pas un cas classique en Suisse.

Les Romands ne sont pas à l’aise avec l’allemand, pas plus que les Suisses alémaniques avec le français, et ce malgré une dizaine d’années d’apprentissage à l’école.

Nous aurions pourtant beaucoup à apprendre d’eux. Car nous travaillons sur le même projet: la Suisse de demain. Nous nous posons les mêmes questions, comme par exemple: notre pays a-t-il intérêt à faire partie de l’Union européenne? Ou encore: quelle politique énergétique devons-nous suivre ces cinquante prochaines années?

Dürrenmatt a dit un jour que les langues et les cultures cohexistaient sans vraiment coopérer. Il est bien possible que cela s’applique encore aujourd’hui en partie. À l’époque de Dürrenmatt, il n’y avait pas d’internet. Entre temps, cet outil de travail technologique est venu s’ajouter aux moyens de communication et facilite la formation de communautés plurilingues. Le Politblog en est un exemple.

Au fait, même lorsqu’il s’est emporté, Jean-François Rime a montré l’exemple. Il s’est efforcé de prononcer sa tirade en français et en allemand. Genau das ist die Herausforderung und das Schicksal unseres Landes.